Saturday, August 24, 2019

Quelle est la nature de la coopération militaire entre le Cameroun et les USA?

Les États-Unis ont décidé de réduire de 17 millions de dollars l’aide militaire accordée au Cameroun, pointant du doigt des violations présumées des droits de l’homme. Joseph Léa Ngoula, analyste des conflits et du terrorisme, examine pour Sputnik l’impact de cette décision et les opportunités dans cette région pour les puissances comme la Russie.

Selon le récit de Sputnik France, le gouvernement américain a décidé de réduire le budget de l’aide militaire et à la sécurité apportée au Cameroun. Cette réduction de l’assistance militaire de Washington vise à montrer sa désapprobation face aux violations présumées des droits de l’homme dont est couramment accusé le Cameroun, via ses forces régulières sur le terrain, dans la lutte contre les extrémistes de Boko Haram et les séparatistes des régions anglophones. Coût de l’avertissement pour Yaoundé: 17 millions de dollars (15 millions d’euros).

Alors que la situation sécuritaire demeure toujours tendue dans le pays et la sous-région, le Cameroun s’est révélé être un allié important des États-Unis dans la lutte contre l’extrémisme dans le golfe de Guinée. Washington dispose de centaines de soldats au Cameroun chargés de former, de conseiller et d’aider les forces locales dans leur combat contre des organisations extrémistes dans la région du bassin du lac Tchad, une région stratégique au cœur d’une lutte d’influence entre les grandes puissances.
Joseph Léa Ngoula, analyste politique et géopolitique pour le cabinet Orin Consulting Group, consultant en matière de sécurité, analyse pour Sputnik l’impact de la réduction de cette aide militaire et les enjeux géostratégiques dans cette région pour les autres grandes puissances comme la Russie.

Sputnik France: Quelle est la nature de la coopération militaire entre le Cameroun et les USA?
Joseph Léa Ngoula: La coopération entre le Cameroun et les États-Unis, vieille de 60 ans, est une coopération multiforme, qui se décline en coopération technique (dans le domaine de la santé, de l’éducation, du développement rural, du commerce), coopération humanitaire (visible à travers le soutien que l’agence de coopération USAID accorde aux ONG qui travaillent dans l’assistance humanitaire des victimes du conflit Boko Haram et le renforcement de la résilience communautaire) et la coopération militaire. Cette dernière a concentré dès 2018 une grande part du budget de la coopération en Afrique.

La coopération militaire États-Unis-Cameroun repose sur la lutte contre Boko Haram et la piraterie dans le Golfe de Guinée. Cette coopération s’articule autour:
• Des programmes de formation des armées tels que l’International Military Éducation And Training (IMET), L’Excess Defense Article (EDA) et l’ACOTA.
• Du perfectionnement des unités d’élite à l’instar du BIR (Bataillon d’intervention rapide, ndlr), impliqué dans les opérations contre-insurrection contre Boko Haram.
• Du soutien à la collecte du renseignement et aux missions de reconnaissance caractérisé actuellement par la présence de 300 GI’s dans la région du Nord Cameroun.
• De l’appui logistique avec des livraisons d’armes et du matériel de pointe tels que les drones attribués à l’armée camerounaise dans la lutte contre Boko Haram ou encore l’équipement des Centres opérationnels de surveillance côtière (COSCO) de Douala, Kribi, Limbe qui sont rattachés à la Marine nationale.
• La maintenance de l’équipement militaire.

C’est une coopération complexe qui mobilise des ressources humaines et financières importantes.

Sputnik France: Quelle est l’ampleur de la réduction de cette aide militaire dont parlent les États-Unis… de quoi s’agit-il concrètement?

Joseph Léa Ngoula: Nous ne sommes malheureusement pas situés sur le montant exact de l’aide militaire accordée par les États-Unis au Cameroun. Toutefois, il faudrait se garder d’exagérer l’impact de la décision américaine sur l’aide militaire. Certains secteurs tels que le contingent de soldats déployés dans la ville de Garoua ne sont visiblement pas concernés. Idem pour la coopération en matière de sécurité maritime destinée à lutter contre la piraterie dans le Golfe de Guinée. Toutefois, la réduction de 17 millions de dollars affecte la livraison de véhicules blindés et de bateaux, de fonds pour des radars, la maintenance d’aéronefs, les programmes de formation pour les avions C-130 et un programme de formation des éléments de l’armée pour lequel le Cameroun était éligible.

Sputnik France: Les USA évoquent des violations présumées de droits de l’homme au Cameroun commises par l’armée camerounaise, qu’en est-il sur le terrain?
Joseph Léa Ngoula: L’armée camerounaise a été épinglée dans de nombreux rapports d’ONG locales comme le REDHAC (Réseau des Défenseurs des Droits Humains en Afrique Centrale, ndlr) et internationales (Amnesty International, Human Rights Watch, FIDH —Fédération internationale des ligues des droits de l’homme-). Ces derniers ont révélé de manière détaillée les nombreuses atteintes aux Droits Humains durant les opérations conduites par les différentes unités de l’armée camerounaise dans la lutte contre Boko Haram dans l’Extrême-nord et la répression de l’insurrection séparatiste dans les régions anglophones du Nord-ouest et Sud-ouest.

Des allégations d’assassinats ciblés, d’arrestations arbitraires, d’exécutions extrajudiciaires, de pillage des villages, d’attaques contre des civils et de pratique systématique de la torture ont été documentées par ces ONG, suscitant par le même effet des réactions de protestation du gouvernement camerounais et de la hiérarchie militaire. Cependant, certaines images insoutenables, prises sur les champs de bataille et relayées sur Internet, sont venues entacher davantage l’image de l’armée camerounaise.

Ces différentes allégations ont détérioré au fil du temps les relations entre les États-Unis et le Cameroun. Africom (Le Commandement des États-Unis pour l’Afrique, ndlr) avait déclaré n’avoir pas connaissance des accusations portées contre les éléments du BIR formés par les instructeurs militaires américains. Il avait annoncé dans la foulée l’ouverture d’une enquête. Ensuite, les exactions imputées à l’armée camerounaise dans le cadre de la gestion de la crise anglophone ont suscité une nouvelle réaction des officiels américains, qui s’en sont vite défendus, en signalant qu’aucun élément du BIR qui avait bénéficié de leur programme de formation n’avait été déployé dans les régions anglophones.

Mais confrontée aux pressions conjuguées de la société civile américaine, des élus du Congrès, des grands médias et des lobbyistes de la diaspora anglophone, la position américaine a bien évolué, passant d’une logique de déni à une critique ouverte du gouvernement camerounais et des forces de sécurité. Ce changement de ton était d’autant plus prévisible que la loi américaine interdit au Département de la Défense d’apporter son aide aux armées étrangères qui violent les droits humains. Le précédent nigérian nous le rappelle, car en 2015, l’administration Obama avait interrompu la livraison d’équipements et un programme de formation des forces spéciales nigérianes lorsque l’armée avait été accusée de s’adonner à des exactions dans la cadre de la lutte contre Boko Haram.

Sputnik France: Quel peut être l’impact de cette réduction sur le terrain des opérations, notamment dans la guerre contre Boko Haram et la sécurisation du Golfe de Guinée?
Joseph Léa Ngoula: L’impact est d’abord financier. Le Cameroun est confronté à plusieurs menaces qui font de lui un pays militairement acculé et économiquement asphyxié par une crise qui rogne des points de croissance et taille une part de lion dans le budget de l’État. L’aide américaine était bienvenue pour soulager l’effort financier du Cameroun dans le cadre des guerres multifrontales qu’il livre.

Au niveau opérationnel, les séquelles de la décision américaine peuvent apparaître, puisque le Cameroun est engagé dans des guerres nouvelles, dites asymétriques, qui requièrent une certaine expertise que les Américains ont mobilisée au gré de leur implication dans plusieurs théâtres d’opérations. Le contre-terrorisme et la contre-insurrection sont des terrains sur lesquels des forces de Défense camerounaises ont besoin d’être encadrées et renforcées. La lutte contre les nouvelles menaces exige aussi la maîtrise du renseignement technologique, domaine de prédilection des Américains.

Sputnik France: En quoi cette réduction de l’aide militaire américaine au Cameroun peut-elle être une opportunité pour des puissances militaires comme la Russie?

Joseph Léa Ngoula: Dans le contexte géopolitique actuel, marqué par une présence militaire croissante de la Russie en Afrique, de nombreux chefs d’État sont de plus en plus tentés de se tourner vers «l’alternative russe» comme contrepoids à pression occidentale ou pièce de rechange pour combler le vide laissé par leurs traditionnels partenaires occidentaux. Chez le voisin centrafricain, le retrait du dispositif Sangaris a ouvert une brèche rapidement comblée par la Russie, qui assure désormais la livraison d’armes et la formation des Forces armées centrafricaine (FACA).
Seulement, il va falloir du chemin pour que la Russie apparaisse comme un substitut direct au retrait américain dans la mesure où Israël, La France et la Chine apparaissent en tête des partenaires privilégiés du Cameroun en matière de Défense.

Sputnik France: À ce jour, quelle est la nature de la coopération militaire entre le Cameroun et la Russie?
Joseph Léa Ngoula: Signalons d’emblée que la coopération sécuritaire entre la Russie et le Cameroun est ancienne et remonte à la période de l’URSS, qui a formé des pilotes camerounais. Elle s’est prolongée après la dislocation de l’URSS à travers la formation des médecins militaires camerounais.

Depuis le 15 avril 2015, un accord de coopération militaire et technique passé entre le Cameroun et la Russie prévoit des livraisons d’armements, de matériels de guerre, de munitions, de pièces de rechange, d’équipements, de produits spéciaux et la formation des cadres militaires camerounais à travers des bourses d’admission aux établissements d’enseignement militaire russes ou des programmes de formation organisés au Cameroun par des experts venus de Russie dans les domaines de la sécurité incendie. Plusieurs officiers camerounais ont déjà suivi des formations en Russie et un important matériel militaire a également été octroyé au Cameroun par la diplomatie russe dans le cadre de la lutte contre Boko Haram.

Sputnik France: Quels pourraient être les enjeux d’une plus grande implication russe dans le Golfe de Guinée?
Joseph Léa Ngoula: Le Golfe de Guinée est un espace que la Russie apprend à connaître, car ses relations avec l’Afrique ont traditionnellement été tournées vers l’Afrique du Nord et l’Afrique Australe. L’intérêt pour le Golfe de Guinée est ressenti et s’est traduit par un renforcement de la coopération militaire avec certains États d’Afrique Centrale. Après l’accord passé avec le Cameroun en avril 2015, elle s’est tournée vers la Guinée équatoriale, avec qui elle a passé en juillet 2015 un important accord prévoyant le ravitaillement des navires de guerre russes (notamment le croiseur lance-missiles Moskva) dans les ports équato-guinéens et l’entrée libre de navires militaires russes dans les ports de la Guinée équatoriale pour s’approvisionner en eau, en carburant et en nourriture.

Aujourd’hui, la présence de la Russie dans le Golfe de Guinée suscite des inquiétudes de l’Occident, particulièrement de la France et des États-Unis, qui y voient une menace directe à leurs intérêts géostratégiques et géopolitiques. La Russie est déterminée à œuvrer à la reconfiguration d’un ordre international. L’Afrique en général et le Golfe de Guinée en particulier est à cet effet un terrain d’expérimentation de la vision russe d’un monde multipolaire.

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