Thursday, June 20, 2019

Sérail: voici pourquoi Paul Biya joue au mort !

Politologue et « Biyaïste », Pascal Charlemagne Messanga Nyamding décrypte le réaménagement du gouvernement du 04 janvier dernier.

Quelles sont les premières leçons à tirer du remaniement du 04 janvier dernier ?

Tout d’abord, il faut observer que c’est le 44e remaniement ministériel en près de 37 ans de pouvoir, de 1982 à 2019. Ce remaniement repose sur deux déterminants. Le premier est politique et le deuxième est celui de la pesanteur du contrôle du pouvoir. Sur le premier déterminant, je voudrais rappeler que le président Paul Biya a un agenda qui repose sur quatre points importants : les problèmes de sécurité, les problèmes économiques, la décentralisation et la promotion des femmes et des jeunes. On peut dire que ce dernier point politique n’a pas encore été mis en œuvre.

Concernant le deuxième volet économique, ne l’oublions pas, les chantiers de la Coupe d’Afrique des nations (Can) n’ont pas encore été bouclés. On peut donc dire que c’est un gouvernement de travail tout simplement parce que le Président a des attentes. Notamment en matière de sécurité et en matière de mise en œuvre des chantiers de la Can.

Ce réaménagement a été précédé de deux événements : l’élection présidentielle et le retrait de la Can 2019. Avez-vous le sentiment que le Président a tenu compte des résultats électoraux et qu’il a tiré véritablement les conséquences de ce qui s’est passé relativement au flop de la Can ?

J’ai le sentiment que le Président en a tiré des conséquences. Parce que, voyez-vous, à tort ou à raison, les principales personnes incriminées ont eu une promotion. Cela a un sens. J’ai évoqué ce premier déterminant relatif au gouvernement de travail. Le Président veut ses chantiers. Il me revient que certaines personnes ont apporté toutes les garanties que les chantiers seraient livrés le jour dit, c’est-à-dire au mois de mars prochain.

Dans cet élan, en tenant compte de cette crise, il leur a dit « vous êtes promus. Et on va apprécier le maçon au pied du mur ». Alors le Président attend ses chantiers. On peut donc dire que ça a joué, mais pas au sens de la sanction comme certains auraient pu le croire. Ça a joué au sens du réalisme, avec un Président qui a besoin de preuves comme il l’a dit dans le passé pour poser un acte éventuellement de promotion ou de sanction.

Et on peut le voir sur ce premier point, la promotion par exemple du secrétaire général à la présidence de la République (Sg/Pr) au rang de ministre d’État. On renforce – et ce n’est pas si mauvais que ça – tous ses pouvoirs parce que pour atteindre certains objectifs auprès du chef de l’État, le ministre d’Etat Ferdinand Ngoh Ngoh a besoin d’être serein et le Président l’a compris et c’est tout à son honneur. Quant aux résultats électoraux, il faut voir que le premier parti vainqueur de ce que d’aucuns appellent remaniement et d’autres réaménagement, c’est le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc).

C’est plutôt dans l’ordre normal des choses !

Remarquons que le Rdpc n’a pas, à travers certaines élites occupant des postes de ministres, apporté pleine satisfaction au Président. En guise d’illustration, prenons une zone comme l’Ouest. On a bien vu qu’il s’agit d’un dispositif de combat qui arrive avec Madame Ketcha Courtès qui remplace Monsieur Mbwentchou. On note aussi la promotion de Jean De Dieu Momo qui va sûrement renforcer ce combat en tant qu’allié de circonstance.

Il faut peut-être aussi le rappeler que le Rdpc a des alliés traditionnels le Front pour le salut national du Cameroun (Fsnc) d’Issa Tchiroma, l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (Undp) et l’Alliance nationale pour la démocratie et le progrès (Andp) des ministres d’État Bello Bouba Maïgari et Hamadou Moustapha. Ils ont été maintenus dans leurs positions. Il faut également dire que ce maintien est plein de sens, car, à l’élection présidentielle, le Président Paul Biya s’en sort avec 71% des voix.

Mais ce qu’on ne dit pas suffisamment à l’opinion, du moins ce que très peu d’analystes ressortent, c’est que le grand Nord apporte 47% au Président Biya. Or, du point de vue des statistiques, le grand Nord c’est 40% de la population du Cameroun. Tandis que ce qu’on appelle le grand Sud et qui comporte actuellement sept régions (Nord-Ouest, Sud-Ouest, Centre, Sud, Ouest, Littoral et Est, avec 60% de la population), ces régions n’ont apporté au Président de la république que 24% des voix. Très peu de gens en parlent.

En comparant le score présidentiel au grand Sud, on voit qu’il est battu par ses opposants dans cette zone. Quand on additionne le score de Kamto (15%), celui de Cabral Libii (06%), Joshua Osih (03%), Adamou Ndam Njoya, etc., le Président est battu par ses opposants au grand Sud. Or, en observant bien le dispositif, Nord-Ouest, Sud-Ouest, il a renforcé et maintenu aux postes stratégiques les alliés du Rdpc, à l’effet de démontrer que c’est un gouvernement de combat politique.

Et qu’en est-il de la région du Centre ?

Lorsqu’on regarde le Centre, on peut dire qu’il a renforcé également ce socle en récompensant ceux qui ont apporté de bons résultats. C’est le cas de la Lekié avec Ndong Soumhet et Eyebe Ayissi qui, en réalité, restent des ministres pleins avec une promotion de missions. Il y a Yves Landry Etoga, également de la Lekié, qui a été maintenu au poste de secrétaire d’État. L’autre grand bénéficiaire dans la région du Centre c’est le Mbam qui s’en sort avec deux ministres avec René Sadi et Achille Bassilekin. Dans le Nyong et Kellé où le Rdpc a été battu, le Président a encore donné une chance comme d’ailleurs dans certaines parties du Centre, à Pauline Nguene, qui est maintenue.

Dans le Littoral, même si nous avons eu 28%, c’est quand même 80 000 voix. C’est dire que le ministre Laurent Esso a bien travaillé. Par contre, on peut reconnaître qu’un sursis réel a été aussi accordé, ce que j’appelle un sursis de travail et de mise à l’épreuve au camarade Ngalle Bibehe dans la Sanaga-Maritime, parce que quoiqu’on dise, il a perdu à Edea 1er, à Edea 2e et dans une zone comme Pouma où le Rdpc a quand même cinq directeurs généraux (Dg).

Et puis, l’équilibre traditionnel de mise à l’épreuve a également été respecté et renforcé avec Lejeune Mbella Mbella, lui qui a aussi fait un score honorable dans le Moungo. Le grand perdant en termes de représentation à l’échelle globale pour moi, c’est le département du Noun. Parce qu’il faut dire que si le Président fait un score de 52% à l’Ouest, c’est grâce au score du Noun. N’eût été ce résultat, je crois que le grand Ouest n’aurait pas eu 52%. Non seulement c’est un gouvernement de combat, mais aussi sur le deuxième point, un gouvernement de contrôle du pouvoir pour certains.

Justement derrière ce jeu de chaises musicales, n’y a-t-il pas des batailles de contrôle du pouvoir et surtout de la succession ?

C’est le deuxième pan réel, le deuxième déterminant qu’on peut faire de ce gouvernement du 04 janvier 2019. En réalité, ce pan est historique du fait qu’il y a des groupes qui émergent. Il ne s’agit plus des partis politiques, mais il s’agit des trois rideaux très dangereux qui se battent pour contrôler le pouvoir autour du président de la République. Le premier rideau c’est celui des tenants. Ceux qui occupent les fonctions de pouvoir et de décision à la présidence de la République.

Le deuxième rideau c’est ceux qui contrôlent les fonctions de pouvoir au sein du gouvernement. Et vous voyez que la redistribution des cartes et des pions par les grands réseaux a été bien organisée. Enfin, le troisième rideau, qui est le rideau politique. Parce que rappelons-le, le président de la République s’appuie sur deux piliers pour mener sa politique. D’abord, il y a le pilier administratif, dont le gouvernement, les Dg, les hauts cadres de l’administration. Et ensuite le pilier politique, à savoir le comité central du Rdpc, le secrétariat général du comité central qui est d’ailleurs une structure qui rivalise avec les membres du comité central.

Puisque d’autorité, il y a une confusion qui se fait souvent entre ces deux sémantiques. Quand on lit l’article 17 (des textes de base du Rdpc, Ndlr), les instances dirigeantes du parti sont le comité central, le bureau politique et le congrès. Mais l’instance qui domine, qui impose et qui oriente, qui cadre, qui s’agite et qui détruit c’est le secrétariat général du comité central. Or, il faut voir que la combinaison de ces trois rideaux, c’est-à-dire le secrétariat général et les deux premiers mentionnés plus haut, est en train de s’opérer.

Parce qu’apparemment, à bien lire ce gouvernement, sur la pesanteur de contrôle politique, on a bien l’impression que certains se sont déjà entendus pour se mettre en accord. Pour preuve, et c’est une exclusivité, le premier, le deuxième et le troisième rideau se sont déjà mis d’accord pour que le Président organise vite un congrès. D’ailleurs, il se dit que c’est acquis. Il n’y a qu’à discuter avec le rideau du secrétariat général ou encore le rideau de ceux qui tiennent les choses à la Primature, ou mieux encore celui de ceux qui s’impatientent terriblement au secrétariat général du comité central. Tous vous disent que le congrès est acquis.

En quoi un congrès du parti leur profiterait précisément en ce moment ?

Ils contrôlent l’administration. Maintenant, pour mener à bien leur action de contrôle et d’assise du pouvoir, ils ont besoin d’un congrès qui ferait que la plupart des membres des premiers et deuxièmes rideaux n’ayant aucune maîtrise de l’appareil politique, n’ayant même pas un état de service politique, pour que, quel que soit le cas, le troisième rideau qui est le secrétariat général, et par conséquent le parti, soit celui qui protège le mieux le président de la République.

Alors, ils veulent à tout prix contrôler les acteurs majeurs que sont les membres du bureau politique et ceux du congrès. Ce qui serait contrôler les instances dirigeantes du parti, et donc contrôler la succession. C’est cette bataille que nous vivons actuellement quand on voit les remaniements, les réaménagements et autres ajustements. Pourtant, il faut faire attention parce que le Président joue au mort. Mais ça ne signifie pas que Paul Biya ne comprend pas ce qu’il se passe. Il joue au mort pour voir clair. Et je suis convaincu qu’il aura le dernier mot.

Après le retrait de la Can, des journaux ont parlé d’un combat ouvert entre la famille et la belle-famille présidentielle, toujours dans l’optique de la succession. Cette variable est-elle validée après ce remaniement ?

Je suis un homme politique accompli. J’observe et j’analyse les problèmes institutionnels. Or, ici, vous verrez qu’au Cameroun, particulièrement, et en Afrique en général, on a tendance à mélanger les torchons et les serviettes. Je ne dis pas qu’ici il y a un torchon, mais il y a une serviette. Toujours est-il que cette confusion de rôles peut être gênante. En tant qu’acteur institutionnel, membre du comité central et politologue, je crois qu’il faut se projeter sur ce qui est visible.

Et le visible pour moi ici c’est le contrôle des fonctions de pouvoir et de décisions au sein de l’État et dans les entreprises d’État et au sein du gouvernement. Il s’agit donc de la puissance financière. C’est le pouvoir aujourd’hui qui fait l’assise de tous ceux qui ambitionnent un jour arriver aux affaires. Ce premier pan à ne pas négliger fait que ces gens ont fabriqué leurs hommes d’affaires. Vous avez évoqué la Can. Regardez ceux qui en tiennent les chantiers. Sincèrement dans votre répertoire, est-ce qu’on connaît ces entreprises ?

Il y a donc une bataille pour contrôler le secteur privé avec les hommes d’affaires et il y a une bataille pour consolider ceux qui occupent les fonctions publiques. Je suis « Biyaïste », c’est-à-dire une sentinelle de la politique du Renouveau et quelqu’un qui soutient encore fermement le président de la République. Je suis obligé de le dire. Parce que si on ne le fait pas maintenant, ces gens peuvent nous endormir. Mais il faut qu’ils sachent que nous savons ce qui se prépare. C’est-à-dire que plus que jamais, ils sont déterminés à bousculer le pouvoir. Je vais plus loin en disant qu’il ne faut pas seulement regarder le gouvernement.

Est-ce que d’après vous les batailles auraient également lieu dans d’autres secteurs, y compris dans l’armée ?

Même dans l’armée il y a de la gesticulation. Il y a des batailles terribles. Il y a des prévisions qui sont en train de se faire ici et là. Au-delà de la dimension gouvernementale, la dimension militaire, le secteur privé et même le grand secteur administratif, cette bataille se joue également à l’université. Elle se joue dans tous les corps sociaux. Dans la magistrature… Cette bataille se joue également dans le contrôle des affaires, des associations et des organisations non-gouvernementales (Ong). C’est une situation très tendue et très grave.

Ce qui nous sauve c’est que le Président Paul Biya maîtrise encore le pouvoir. Le deuxième secteur visible c’est le parti. On a introduit un paramètre informel que j’appelle les problèmes de cuisine. La cuisine du chef de l’État. Mais quand on reste bien lucide, ce volet institutionnel concerne aussi le contrôle du parti, et qui est devenu mortel. Certains veulent éliminer les autres, quitte à les sortir du bureau politique du comité central et faire émerger leurs nouveaux agents. Et la nouvelle bataille va encore s’opérer lors des investitures. Qui va contrôler les députés ?

Qui contrôle actuellement les sénateurs ? Qui contrôle les conseillers municipaux ? Et à côté aussi, je voudrais dire qu’ils oublient qu’il y a un autre rideau : une opposition camerounaise qui séduit de plus en plus les mécontents. Une opposition camerounaise radicalement opposée à laisser Paul Biya gouverner. Il ne faut pas l’oublier. Mais ce que certains oublient dans le camp du Président et auquel moi-même j’appartiens, c’est qu’il nous faut plus de solidarité à la fois dans le parti et dans le gouvernement.
Malheureusement, les intérêts égoïstes de certaines personnes ont le dessus sur l’intérêt général. D’ailleurs, le Président disait lui-même que les Camerounais sont devenus de plus en plus égoïstes. Les plus grands égoïstes actuellement à l’échelle de notre nation sont ceux qui se réclament du Rdpc ou des partisans du Président.

Pour finir, est-ce que la nomination de Jean De Dieu Momo est la preuve qu’il faut être d’abord un critique radical du Président et rallier ensuite le camp présidentiel pour décrocher une nomination ?

C’est l’impression que nous avons au regard d’une certaine historicité de la promotion politique de certains cadres. On peut le dire lorsqu’on se rappelle qu’il y a eu Antar Gassagaye, Issa Tchiroma, Bello Bouba Maïgari, Augustin Frédéric Kodock ou encore Dakole Daïssala. Et on peut dire par impression que ceux qui sont le plus souvent bien positionnés sont ceux qui critiquent de manière acerbe le Président.

D’ailleurs, c’est le camp des personnes qui se positionnent d’abord dans l’opposition. Mais dans les circonstances actuelles, il faut intégrer d’abord le jeu des acteurs, que sont les hommes politiques, et ensuite les facteurs. Or, au regard de cela, on ne peut pas dire de Jean De Dieu Momo qu’il n’est pas sincère. Il a expérimenté les illusions longtemps prônées par certaines personnes dans l’opposition.

Mieux encore, au moment où il arrive, il y a une certaine désaffection qui règne entre les élites de l’Ouest occupant les fonctions de pouvoir et de décision, occupant également certaines fonctions dans l’informel, et le président de la République. On peut le voir, car la plupart de ces élites ont massivement voté pour le ministre Kamto. Voilà pourquoi je pense que sa nomination n’est pas une mauvaise opportunité Elle contribuera à rendre crédible le Président en apportant la preuve qu’il n’est pas un homme ingrat.

Car il ne faut pas oublier que cette campagne a été très violente. Et dans cette violence, il y a eu des oppositions qui ont émergées, mais alors très extrémistes. Je fais allusion ici au combat qui existe entre les « sardinards » et les « tontinards ». Il ne faut donc pas négliger toutes ces pesanteurs qui, en vérité, sont des pesanteurs de contrôle de pouvoir.

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